Kompromat : “Nous possédons tout”

Kompromat : “De mon âme à ton âme”, featuring l’actrice Adèle Haenel © DR

Le premier album du duo Kompromat est un événement musical et poétique aux vibrations existentielles. Ça commence par une petite oraison funèbre que seuls les enfants sont capables de nous signifier. Construit autour d’une innocente chorale enfantine au propos philosophique sur l’humeur de notre temps : « nous ne voyons rien, nous n’entendons rien, nous n’allons nulle part, nous ne sommes personne… », le premier titre vous transporte loin à l’instar d’une berceuse à la Tangerine Dream soulignée par une vibration nucléaire. J’ai mis du temps à l’appréhender mais comme son titre l’indique, il prendra « Possession » de vous.

Le titre « Traum Und Existenz », qui a donné son nom à l’album, martèle, encore plus explicitement, le propos existentiel de Kompromat : comme si on voulait nous faire oublier les micros traumatismes d’une vie quotidienne définitivement coincée dans l’enclume du temps « Qui suis-je quand je ne suis pas celui que je pensais être ? ». Entre le rêve et l’existence, l’écart pèse et creuse son sillon dramatique. Le voyage psychologique débouche sur deux titres magnifiques, d’abord Niemand avec son lancinant refrain « Ich bin ein Stein / Je suis une pierre » qui reste en tête et sur lequel on se plait à danser, puis une chanson d’amour comme on n’en fait plus ou comme on n’en fait pas assez. « De mon âme à ton âme » devrait être sur tous les dancefloors digne de cette appellation. Serrons nos corps dans ce slow sensuel et énigmatique car “la vie est flamme mon amour et le vent souffle chaque jour”. Rien ne dure. Cette face de LP se termine avec un titre électro-punk qui rappelle les années glorieuses de la décennie 1980 à l’image d’une Nina Hagen (ici plus lisse) ou d’un nouveau DAF féminin… place aux Riot électro-grrrls.

La face B poursuit sur ce rythme effréné avec un titre électro-punk massif et violent qui assommerait un pitbull (ou le rendrait fou). Trois notes suffisent pour “Herztod” pour nous avertir que l’époque est dure, « tête et cœur serrés » dans un même étau et ce n’est que le début. L’amorce de « Einfach Da Sein » est une magnifique nappe synthétique au propos nietzschéen à la Zarathoustra. En effet, « Je demeure éternellement » est une invitation à la danse phénoménologique… sentez vos propres corps qui vous habitent. Tentez de les dompter ou de les libérer. Les cloches ouvrent « Le Goût des Cendres », un troisième titre phare qui s’illustre par une progression puissante, tourbillonnante et complètement envoûtante. Avec ses vibrations de ruche électrique « Auf Immer Und Ewig » reprend la voie des années 1980 et vous emporte au delà du cosmos. Enfin, « Das Konterfei », conclut l’album en forme de comptine religieuse hallucinée…

Avec Kompromat, pas besoin d’acides ou de stupéfiants, mieux vaut être en forme pour apprécier la finesse de ce qui traverse nos tympans, résonne dans notre cerveau pour agir sur notre corps. La langue allemande sied bien à la peau de cette performance. Elle lui donne une belle consistance, moderne, futuriste, surréaliste et l’inscrit dans une certaine continuité musicale sur les pas de l’électro européenne des Krafwerk, DAF ou autre Klaus Nomi mais cette fois-ci portée par l’incomparable charisme de Julia Lanoë (aka Rebeka Warrior). Et ces voix féminines confèrent à l’album magie et sensualité.

Rebeka Warrior et Vitalic, tous deux DJ, signent là un album riche en émotions au propos poétique introverti en nous offrant une très belle illustration du temps présent. Chaque titre est une proposition de danse, de réflexion, de repli ou d’extase. « Traum Und Existenz » est à la fois doux et violent, rythmé et vibrant, légèrement sucré-salé et poivré-pimenté… Il s’écoute fort pour s’enivrer de son électro envoûtant et prendre la transe du moment, mais il peut aussi s’entendre à bas bruit dans une chambre capitonnée ou dans un dortoir de jeunes filles prêtes à la rébellion… Et c’est sans doute cela la force de « Traum Und Existenz » : d’être affreusement individuel et furieusement collectif car in fine c’est en nous que se trouve la clé, un rêve existentiel à notre portée : « nous possédons tout ».

FX, 13/09/2020.

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