Dans l’intimité de la douleur – partie 2

Tu es revenu.e ?

Quoi de mieux que la Saint Valentin pour venir se frotter aux douleurs de l’âme ? Pendant que se déroule un colloque sur “l’expérience de la douleur à l’époque moderne” à l’ENS de Lyon, je déambule pour la seconde fois dans les méandres de la douleur documentée à la BU Santé dans le cadre majestueux de cette construction rénovée des années 1930.

Vue générale de la suite de l’exposition
Réflexion à vif

Ma seconde investigation s’est portée vers les quatre derniers panneaux situés au premier étage de la BU Santé. A la sortie droite de l’escalier, une lectrice toute de rouge mi-écorchée mi-squelettique, vous accueille dans un silence glacial et monacal. Deux panneaux recto-verso ferme un coin de salle cosy dans lequel un écran silencieux brille de tous ses feux par les entretiens de trois chercheurs et médecins précités (voir Partie 1).

Le panneau 9 questionne directement : “En quoi la douleur est-elle utile ?” Vaste sujet sur lequel ont réfléchi le philosophe et théologien Nicolas Malebranche (1638-1715) ou le médecin hollandais Gerard Van Swieten (1700-1772). Est-elle une fidèle sentinelle de l’organisme signalant ses désordres ou dans son expression paroxystique revêt-elle un caractère mortifère ? Son utilité provoque moult débats. Les trois panneaux qui suivent sont le reflet de la douleur incarnée : “La maladie de la pierre” (10) (autrement dit causée par les calculs rénaux) si chère à Michel de Montaigne (1533-1592) dans ses 43 ans, “La goutte”, si redoutée, véritable calamité maléfique “qui cloue les gueux au lit” (11), “Le membre fantôme” à la porté énigmatique presque philosophique (12). Ils forment la rude réalité des corps à laquelle les philosophes et médecins du XVI au XVIIIe siècle sont confrontés, quels symptômes, quels remèdes, quelles issues pour chacune de ses causes ?

Si l’expression “membre fantôme” n’apparaît qu’au XIXe siècle comme illustrant “une douleur ressentie dans un membre amputé”, Ambroise Paré (circa 1510-1590) s’empare de cette question trois siècles plus tôt en chirurgie militaire observant que “la corrélation entre le ressenti douloureux et l’état réel des organes” n’apparaît plus comme évidente, obligée ou induite. Il s’agit plutôt d’une origine cérébrale décelée aussi par René Descartes (1596-1650) puis prolongée par Van Swieten au XVIIIe siècle qui établit un lien direct entre sensation de douleur et cerveau. Cette idée d’une centralité du cerveau inscrit son cheminement jusqu’à nos jours.

C’est un des points culminants de cette exposition que rappelle dans son entretien le Dr Luis Garcia-Larrea, neurophysiologiste : liée à la dynamique du cerveau, la douleur présente un caractère éminemment complexe, composite, amalgamant de multiples facteurs psychologiques, sociaux, culturels et bien sûr physiques. Il en donne pour preuve les expressions faciales, presque toujours ambiguës selon les patients, et si difficiles à décrypter par le spécialiste. Un visage lisse et froid, sans émotion apparente, peut cacher une effroyable douleur chronique. Un autre criard et vociférant peut, selon les cultures, psychologies et sociétés, être appréhendé avec plus ou moins d’intensité. Il s’agit donc de prendre garde aux interprétations visuelles trop rapides.

A ces questionnements qui semblent infinis, Van Swieten en 1742 offre une conclusion rassurante sur la répétition de la sensation de douleur : “Une personne qui a eu un sentiment de douleur… ne peut en aucune façon le faire revenir dans son âme”. Cependant, gare aux évidences, on ne connaît pas la douleur si on ne l’a pas expérimentée soi-même rappelle le Dr Luis Garcia-Larrea. Comment connaître la faim si l’on a jamais eu une sensation de faim ? Ou la soif, et ainsi de suite. Quelle mémoire pour quelle douleur ?

Bien que possiblement répétitive, par bonheur, la douleur identique n’existe pas (ou du moins n’est-elle pas encore mise en évidence)… à moins de se transformer soi-même tout entier en membre fantôme et donc d’être habité par une douleur toujours insaisissable. Devenir à la fois l’Être et le Néant. En d’autres termes, la mort met-elle fin à la douleur, devenue invisible ? Notre lectrice tout de rouge pétrifiée la ressent-elle encore ? Allez savoir…

Quoiqu’il en soit la philosophe Laetitia Simonetta nous montre peut-être une dernière utilité de la douleur en citant Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), digne d’un bodhisattva guidant nos pas sur le chemin de la sagesse :

“L’homme qui ne connaîtrait pas la douleur, ne connaîtrait ni l’attendrissement de l’humanité, ni la douceur, ni la commisération ; son cœur ne serait ému de rien, il ne serait pas sociable, il serait un monstre parmi ses semblables”. (Rousseau, Emile I, OC IV, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1969, p. 313-314)

Cette exposition érudite mais accessible à toutes et tous vous permettra de vous faire votre propre idée de la douleur en s’appuyant sur votre vécu et en apprenant sur celle d’autrui.

Qui peut connaître ma douleur ?

Réponse : “N’hésitez plus, il vous reste encore une semaine avant le 23 février 2020 pour apprendre, comprendre et vous enrichir de ces explorations de la douleur”.


Exposition « Le médecin face à la douleur, 16e-18e siècles », à la Bibliothèque Universitaire de Santé, faculté de médecine Lyon-est, site Rockefeller (métro Grange-Blanche). Site : BU Santé Rockefeller

Textes et photos, FX, 14 février 2020.

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