Voto : Chair Punk – note de lecture de FanXoa

L’auteur/activiste nous prévient dans les dernières pages du premier chapitre. Il va se livrer à un exercice emphatique et énergique sur son expérience punk dans un cadre social élargi et dans son environnement urbain naturel et surnaturel : « Autorisez-moi la subjectivité joyeuse, la sincérité du mensonge et l’exagération arbitraire. […] Pardonnez ma tendresse envers des potes qui ont roulé leur bosse à l’envers (p. 34-35) ». Bienvenue dans le labyrinthe des Halles, à la Fontaine des Innocents, dans les lieux emblématiques du Paris Punk : les disquaires (Harry Cover, Open Market, Music Box, New Rose), les squatts et lieux autogérés (Pali-Kao, L’Usine, Botzaris, La Miroiterie…), les espaces sauvages investis, les friches occupées provisoirement, les abattoirs en ruines et les habitats détruits… une poubelle, une bouche de métro, un banc au Palace… de la Valstar comme bière, du Fringanor en speed, de la Dissoplast pour nos neurones et de la dope pour de terribles overdoses.

Le récit est brut et efficace mais toujours affectueux. Comment ne pas l’être ? L’écriture est à l’image de ce mouvement : chaotique, drôle, surréaliste et survitaminée, rythmée par des doses répétées d’adrénaline. Survoltée. Intense. Urgente. Une écriture haletante, avec le souffle du souffre. Cette prose ressemble à une logorrhée raggamuffin inépuisable, avec des successions de phrases en contraste, des jeux de mots sans terminus, une jungle d’effets crédibles pour saisir des réalités qui vacillent et brûlent la chair punk, objet du désir. En huit chapitres thématiques superbement descriptif, organisés selon un regard subjectif parfaitement assumé, les lecteurs sont initiés à l’aventure punk parisienne, avec des touches londoniennes, parfois américaines ou provinciales. Le tableau social et culturel est complet. On part du cercle familial pour enjamber la  classe de troisième et aboutir aux brûlures collectives : Radios Libres, Fanzines, expériences graphiques, croquis de groupes, DIY à l’arrache et coups de cutter sans garde-fou. Les portraits de Voto nous font vivre quelques instants périlleux aux côtés de Maxwell, Fuck, Snuff ou Corso dont l’histoire à elle seule est un road movie destroy.

La raïa des années 1980 est présente partout et surtout à travers la bande à Lucrate Milk, le groupe le plus décalé – en réalité le plus punk « no wave » – de la scène parisienne et dont la figure iconique de Nina vaut toutes nos héroïnes d’outre-Atlantique. Les bandes qui se toisent comme des chiens fous, se poursuivent comme des chats perdus ou s’affrontent dans des rixes rituelles côtoient les artistes de Bazooka, le styliste Rafik, les dandys pacadisiens overdosés, les galériens de tout acabit, les furieux de tout mais pour rien. Les filles tendres et déjantées, dans ce monde de mecs colorés, ont également leur place avec Dolly, Sabrina, Irène et Alice l’eurasienne. Le tableau de Voto passe du fluo au « noir et noir », de la cravate rayée jaune et rose, de la chemise déchirée au complet militaire façon Throbbing Gristle. De la gloire des Uns dans l’urgence alternative à la défaite des Autres dans l’égocentrisme mercantile. Ce livre de 333 pages est une invitation à engloutir l’intensité punk par effraction.

Il fallait quelqu’un pour coucher sur le papier ces portraits de fin de siècle. Et Voto, par sa discrétion naturelle et son respect de cette humanité excessive et contrastée, fut un observateur attentif souvent aux premières loges, aux avant-postes de Gai Pied à Crisantem, un compilateur de polaroid d’une aventure à la fois géniale, anti-héroïque, téméraire et largement suicidaire pour certains. On pense aux destins écourtés de nos amis Helno, Crad, Corso, Maxwell et de tant d’autres, des fous de vie, perdus dans le jeu de la mort. On pense aux exploits des Merdes en banlieue, ceux des Endimanchés, campagnards ferrailleurs vociférant aux accords néants, ceux de Bérurier Noir en masque de survie puis d’espoir avant d’étouffer, de La Mano Negra de la zone de la place Pigalle au théâtre de rue à Caracas, ceux des Cadavres toujours exquis dans un vomi philosophique… Il fallait ce récit pour ouvrir le champ d’une histoire en devenir aux conséquences imprévues, une histoire aussi brève que fragile, aussi belle que dangereuse. Une histoire certes parisienne mais qui trouve des résonances et des similitudes dans la punkitude des autres rats des villes et campagnes de cette chère « zone mondiale » avant-gardiste et sans peur.

Comme le rappelle Voto, « tout crachat mérite que l’on étudie sa trajectoire ». Et dans cet orgasme adolescent, l’auteur a ouvert la porte aux récits des autres témoins et aux textes des artistes pour que les chairs punks se mélangent et forment cette osmose universelle partagée par les avant-gardes du monde entier. Son bilan autobiographique, musical et socioculturel est à lire pour saisir le caractère aléatoire et éphémère de nos vies. A lire pour saisir l’urgence d’une expérience à jamais inscrite et marquée au fer rouge, dans nos chairs entamées, fatiguées ou ressuscitées. A lire pour saisir cette chance d’avoir traversé une aventure sans réseaux sociaux virtuels, sans bouée de secours, propulsée par les « derniers rebelles doués d’authenticité simpliste ». Si Voto remercie le punk pour tous ses excès, pour sa joie de vivre et de détruire, nous devons lui retourner le compliment par un bras d’honneur fraternel. Salut à toi l’ Thaïlandais.

FX

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