Suicide – Suicide par Pedro Peñas y Robles [2024]

En 1978, la boutique Music Box à Paris affichait à l’intérieur du lieu sur un mur dédié aux visuels des 33 tours une série de nouveautés « Punk ». Je me souviens en particulier de la pochette du premier Suicide tant elle dénotait de toutes les autres. Pas de « boys band » punk à la Ramones, Dead Boys, The Clash, Damned ou Heartbreakers mais une trainée de sang autour d’un mot choc : « Suicide ». Pionnier dans sa démarche électro-punk cet album, à travers ses nombreuses filiations, a marqué l’histoire du rock et de la musique tout court. Nombre d’artistes y font encore référence. Une performance auditive sans guitares, envoûtante, à la croisée de la sauvagerie et de la douceur.

Cette performance auditive, technique, esthétique et sociale, surgit des bas-fonds new-yorkais des années 70, est racontée par Pedro Peñas y Robles dans un ouvrage concis de 89 pages, sorte de Que Sais-je ? musicologique, publié à Rouen par les éditions Densité, collection Discogonie. A travers cet ouvrage court, découpé en trois parties (Contexte et pochette puis Face A et Face B), l’auteur revisite en compagnie de Marc Hurtado les aspects novateurs de cet OVNI musical qui a été dénigré par la critique musicale à sa sortie mais très bien reçu en France notamment grâce à quelques concerts mémorables à Paris en 1978 et 1979 (dont celui des Bains Douches auquel j’étais présent et qui m’a fortement marqué).

Ce petit ouvrage bien écrit et agréable à lire, parfois un peu répétitif et avec une pointe de condescendance vis-à-vis des punks de l’époque qui auraient rejeté cette expérience musicale extrême, est riche d’une recherche aux accents musicologiques. L’auteur y décrypte l’univers new-yorkais, le matériel utilisé et la matière sonore de l’album, titre par titre (je crois que c’est l’objectif de la collection), avant de conclure sur la trace indélébile que cet opus a laissé dans la new wave, l’électro ou la techno et même bien au delà. Suicide reste une expérience inoubliable, un choc esthétique, physique et auditif sans garde-fou.

Il reste cependant une énigme : qui donc a réalisé l’extraordinaire illustration du premier album ? Selon Pedro Penas y Robles il s’agit de Timothy Jackson :

« Elle fut peinte par Timothy Jackson (Marty Thau [producteur de l’album] a découpé les lettres dans un journal et les a amenées à Timothy qui a fait tout le reste) (p. [46]).

Pourtant, il y a discussion. Alan Vega revendique le visuel dans l’ouvrage Infinite Mercy consacré à une partie de son œuvre artistique exposée à Lyon en 2009. L’illustration reproduite en pp. 64-65 est légendée : « Couverture du premier album de Suicide, collage d’Alan Suicide, 1977 » et Vega lui-même le confirme succinctement lors d’un entretien avec Mathieu Copeland, il lui dit :

« C’est un collage que j’ai réalisé à partir de lettrages de journaux » (p. 50).1

Les informations sur la toile et sur Discogs font apparaître tardivement Alan Vega et Timothy Jackson comme co-responsable du Cover Art notamment lors des repressages de 1998 et quelques suivants (notamment sur Red Star Records, RS 7001-1, 2014).

En 2018, un collage non signé pour annoncer l’album au dos du magazine Punk de l’époque, vendu aux enchères, a été attribué à Timothy Jackson2. Il ressemble à une pré-maquette que Vega, en tant qu’artiste visuel, aurait pu améliorer et remettre en forme. Cependant, sans la version de l’histoire de ce Timothy, qui n’aurait réalisé que cet artwork de 33 tours et qui a disparu (?) de la circulation, difficile de savoir d’où vient l’initiative et comment elle s’est concrètement réalisée.

Sur ce sujet, les mémoires de Liz Lamere et de Martin Rev se rejoignent mais divergent également. Liz et Martin Rev attribuent tous deux le départ de l’œuvre graphique et sa conception à Alan Vega, possiblement réalisée avec son propre sang.

Liz Lamere : « Ce design emblématique est le fruit d’une collaboration. Alan avait une formation d’artiste plasticien, principalement en peinture et en sculpture. Il travaillait depuis longtemps avec le collage ; c’est lui qui a imaginé ce concept et disposé les lettres. Il a probablement crédité Timothy Jackson, car celui-ci l’a aidé à réaliser le design. Je crois que le sang provenait du doigt d’Alan, mais je n’en suis pas certaine. Nous conservons le collage original dans nos archives. »3

Martin Rev : « C’est Alan qui a conçu le design. Nous cherchions une pochette et Alan a acheté les lettres dans une papeterie, puis les a disposées ainsi. Tu te souviens que toutes les lettres sont assez uniformes, n’est-ce pas ? Marty [Thau] a fait appel à Timothy pour finaliser le design et je crois que c’est lui qui a conçu la partie « sang ». Et on dirait bien qu’il a retravaillé les lettres pour les rendre plus irrégulières et tout ça. Alan a peut-être suggéré certaines choses avant que Timothy ne prenne le relais. »4

Dans cet article en ligne, le journaliste culturel Jeremy Allen tranche :

« Signé Timothy Jackson, le premier album fondateur de Suicide est le fruit d’une collaboration qui a débuté avec Alan Vega, qui a donné toute sa dimension « graphique » au graphisme ».5

Quoi qu’il en soit, cette insurrection graphique de 1977, due à une étroite collaboration entre Vega et Jackson à un moment clé de l’histoire du groupe, a produit un effet tout aussi puissant que son légendaire contenu musical. Un uppercut autant sonore que visuel.

FX, 17 août 2026.

Réf. : Pedro Penas y Robles, Suicide – Suicide, Rouen, Densité, coll. Discogonie, 2024, 89 p. A lire et à réécouter.

Autres sources :

Mathieu Copeland (concepteur), Alan Suicide Vega – Infinite Mercy, Lyon, Musée d’Art Contemporain de Lyon / Les Presses du Réel, 2009.

Jeremy Allen, « How Iconic New York Duo Suicide’s Sleeve Designs Match Their Sonic Extremism », Aiga, Eye on Design, 4 avril 2022. Page consultée le 17 août 2026. URL : https://eyeondesign.aiga.org/how-iconic-new-york-duo-suicides-sleeve-designs-match-their-sonic-extremism/


Notes

  1. Mathieu Copeland (concepteur), Alan Suicide Vega – Infinite Mercy, Lyon, Musée d’Art Contemporain de Lyon / Les Presses du Réel, 2009, p. 64-65 et p. 50. ↩︎
  2. « Collage depicting Suicide’s first album cover was used to create an ad for the back page of a 1977 edition of Punk Magazine ». Wright Auction, May 2018 (Furniture Pimp – The Collection of Jim Walrod). URL : https://www.artsy.net/artwork/timothy-jackson-suicide ; page consultée le 17 août 2026 ↩︎
  3. Jeremy Allen, « How Iconic New York Duo Suicide’s Sleeve Designs Match Their Sonic Extremism », Aiga, Eye on Design, 4 avril 2022. Page consultée le 17 août 2026. URL : https://eyeondesign.aiga.org/how-iconic-new-york-duo-suicides-sleeve-designs-match-their-sonic-extremism/ ↩︎
  4. Ibid. ↩︎
  5. Ibid. ↩︎

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