Steve Jones : Lonely boy [2017]

Témoignage d’un garçon solitaire : polyaddiction, du hooliganisme sexuel aux gâteaux à la crème

Je me suis toujours demandé pourquoi Steve Jones, ancien guitariste du groupe Sex Pistols, portait un fichu façon femme de ménages (attention je n’ai rien contre les femmes de ménages) sur la tête. Look improbable en pleine période de cheveux hérissés. La réponse est dans ce livre (p. 165). Je ne sais si c’est parce que je me sens quelques accointances avec ce que raconte Steve Jones mais je peux dire que j’ai apprécié ce récit brut, par ailleurs rythmé et agréable à lire. Récit brut, retranscrit tel quel avec l’aide de Ben Thompson, d’un jeune banlieusard londonien en proie à une dérive potentiellement dangereuse. Et singulièrement périlleuse. Scindé en trois espaces-temps avant, pendant, après le point d’orgue que constitue la vie éphémère des Sex Pistols (1976-1978), Steve Jones, refait son propre parcours de mémoire, avec des trous assumés et une sincérité à fleur de peau ou à hauteur de caleçon. Sexe et prédation, musique et chaos, délinquance juvénile et drogues, on plonge dans un tableau sociologique à la Dickens (cité malgré lui) et une aventure rock’n’roll dans tous les sens du terme. Il ne sait d’ailleurs où cela va le mener à raconter tout ça : soulager sa conscience, répondre aux autres récits concurrentiels (ce qu’il fait de temps à autre par ailleurs avec Viv Albertine, Glen Matlock ou John Lydon) ou se reconstruire :

Je ne sais pas vraiment à quoi ressemblera mon histoire quand je l’aurai mise par écrit. Je n’ai pas de plan précis, je veux juste dire franchement quelques trucs en espérant que ça éclairera certaines étapes de ma vie et fera comprendre comment je suis passé de l’une à l’autre. En tout cas, il y a au moins une chose dont je suis sûr, c’est qu’en sortant de tout ça, je ne sentirai pas la rose. (p. 13).

Vous connaissez ce passage d’Orange mécanique où on oblige le type à garder les yeux ouverts pour qu’il se sente merdeux chaque fois qu’il se rappelle le connard qu’il a été ? C’est pratiquement l’effet que va me faire d’écrire ce livre. (p. 13)

Le ton est donné et voyage rétroactif dans “toute cette merde” (p. 14).

Certain.es y verront le récit d’un insupportable beauf phallocrate fier de ces trophées, d’autres, l’histoire touchante et éprouvante d’un enfant perdu de l’Angleterre des années 1970 ou encore le destin chaotique d’un guitariste punk se rêvant star de pop-rock mais Steve s’en fout de votre avis et il vous dira que c’était l’époque qui voulait ça. Il est clair que l’univers qu’il dresse avec décontraction et quelques pointes d’humour (gras) n’existe plus. Le contrôle social, la surveillance électronique, internet, ne permettraient pas une telle impunité sur une telle durée ou alors les outils de maquillage des méfaits ont aussi évolués, à chaque époque sa “cape d’invincibilité”. Le changement d’appréciation de cette époque a lui aussi évolué tout comme les normes indiquant ce qu’il faut faire ou ne pas faire en société. Et les Sex Pistols ont explosé les normes de la fin des années 1970.

Donc, voici une épopée particulièrement chaotique et gravement sexuelle en trois parties correspondant à trois phases de sa vie : avant les Sex Pistols : violence familiale, agression sexuelle, voyeurisme, cleptomanie, skin attitude… Pendant les Sex Pistols, amitiés, chaleur, création, construction de quelque chose puis autodestruction rapide en compagnie de Sid Vicious ; après les Sex Pistols, exil brésilien, vide abyssal, drogues, descente aux enfers, résurrection, sevrage, thérapies… Mais tout du long, le sexe et la musique forment un fil conducteur indissociable mais c’est bien cette dernière qui le maintient en vie. Pas de nuances ou si peu mais son récit est catégorique, il raconte ça comme il est lui-même, brut de décoffrage en bon hooligan de la musique pop.

Lorsque l’on s’attarde à décompter le nombre de vols, conneries en tout genre que ce gars a réalisé depuis l’enfance, on se demande comment il a pu en réchapper. Beaucoup d’autres à l’époque y ont laissé leur peau : accident, overdose, prison… Mais l’auteur en est conscient, il est passé au travers d’à peu près tout :

Quand je vois que je suis encore ici alors que je ne devrais probablement plus y être et que pendant ce temps là des gens qui ne méritaient pas de mourir sont partis depuis belle lurette, la meilleure chose à faire c’est d’admettre que ça dépasse ma compréhension » […] Je n’arrive pas à m’imaginer un vieux barbu qui nous regarde de là-haut et choisit celui qui va vivre ou pas, style : “Il est très bien lui… Non, c’est un connard, à dégager.” (p. 243).

Mais sa survie Steve sait à quoi il la doit, il a toujours été placé sous une relative bonne étoile qu’il nomme « sa cape d’invincibilité » (voir ce chapitre). Celle-ci lui a évité bien des ennuis et c’est avec une honnêteté presque naïve que le guitariste revient sur ses méfaits divers dans le monde musical avec parfois une pointe de remord mais surtout du culot et de l’humour (disons qu’on ne sait s’il faut rire ou pleurer des situations vécues rapportées par Steve). Et on à la fin de la lecture de la première partie exposant ses quatre cents coups (la plus intéressante à vrai dire), on comprend mieux quand il disait dans un autre entretien que les Sex Pistols l’avaient sauvé. Ses trois principales addictions, sexe, vol et drogues reposent sur une analyse lucide :

« Quelques-unes des meilleures choses que j’ai connues sont dues, en grande partie, sinon en totalité, à la drogue et/ou à la boisson. C’est pour ça que c’est difficile d’arrêter » (p. 127).

Au delà de l’aspect folklorique, son récit très riche apporte plein de détails sur ses inspirations pré-Pistols, sur l’émergence du mouvement punk anglais et son agressivité intrinsèque (p. 144), sur la création de cet important album Never Mind the Bollocks Here’s the Sex Pistols, « un super disque » (p. 163), sur ses relations (non sexuelles) avec ses acolytes, ses liens plutôt cool avec Malcolm McLaren et plutôt exécrable avec Johnny Rotten/Lydon et les dernières tournées (années 1990-2000) d’un groupe désormais inscrit dans l’histoire du rock. Son témoignage complète à merveille les récits plus policés de John Lydon, Glen Matlock ou les premières histoires officielles comme celle de Fred et Judy Vermorel et offre une vision personnelle de la vie intérieure du groupe.

En fin de compte, les Sex Pistols portaient bien leur nom car ce récit nous rappelle qu’il y avait bien un pistolet du sexe dans ce groupe, un “Kutie”, baiseur compulsif, asocial pour la vie de couple mais amoureux de la musique, et Steve Jones en reste l’(in)digne représentant devant l’éternel. Additionnez à cette personnalité en proie à ses démons, celles des deux autres Pistolets arrogants et suicidaires (Rotten et Sid) et le cocktail était explosif (sans parler du rôle de Malcom McLaren). Conclusion ontologique de cet acteur passé du hooliganisme sexuel aux gâteaux à la crème : « A chacun sa merde » (p. 241) et au bout de la débauche, heureusement reste la musique.

FX, 24/08/2019.

Réf. Steve Jones avec Ben Thompson, Lonely Boy. Ma vie de Sex Pistols, Paris, Éditions E/P/A, 2017.

Illustration : Steve Jones à l’époque de la gloire pistolienne (détail) © Virginia Turbett/Redferns

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