Christine Détrez : “Il serait temps de s’énerver un peu…”

Introduction de Christine Détrez, sociologue, écrivaine, directrice du Centre Max Weber à Lyon, à l’occasion de l’exposition “24 héroïnes électriques”.

8 philosophes, 8 guerilleras, 8 artistes vous/nous regardent donc ce soir. 24, et il y aurait pu y en avoir beaucoup plus. 24, et il a fallu choisir. Des femmes qui résistent, qui révolutionnent les idées, la musique, la politique. Et pourtant, nombreuses sont les études qui le montrent, elles sont encore absentes, trop absentes, des livres d’histoire, des musées, des encyclopédies de l’art, des programmations de salles ou de festivals, des palmarès divers et variés sacrant les 100 penseurs importants de notre siècle, de notre millénaire, de notre galaxie. Tout un travail de recherche est donc nécessaire, et est entrepris aujourd’hui notamment par des chercheuses et des associations féministes, pour corriger cette myopie, ou pire cette cécité dont souffre notre société quant à la place des femmes. Cécité à laquelle nous sommes tellement habitué.es que nous ne nous apercevons même pas de cette absence, que nous ne la voyons pas. Les historiennes ont d’ailleurs inventé une bien belle expression, celle du « masculin neutre », pour exprimer cet étrange phénomène par lequel nous prenons pour neutre, pour universel, ce qui est écrit, composé,… par les hommes. Ne parle-t-on pas de « littérature féminine », de festival de voix de femmes, etc. ?

La philosophe Michèle Le Doeuff –et peut-être son portrait sera-t-il à l’honneur d’une deuxième édition des héroïnes électriques- décrit comment l’exclusion des femmes se joue en trois manches. Le premier temps est l’interdiction à exister -comme philosophe, comme scientifique, comme autrice, comme musicienne et la liste pourrait être déclinée à l’envi. Si elles existent envers et malgré toutes les embûches et obstacles, intervient ensuite le déni de réalité (non, il n’y a pas de femmes artistes/philosophes etc…), puis, dans une troisième et ultime éradication, le déni de valeur (elles ne sont pas de bonnes artistes, de bonnes philosophes, de bonnes chanteuses…). Et Michèle Le Doeuff de conclure, « il serait temps de s’énerver un peu… »[1].

Et justement, ces regards nous frappent également par leur détermination. Ce ne sont pas uniquement des femmes qui sourient, des douces, des gentilles. Elles sont assurées, déterminées, des femmes en colère. Là aussi, dans une société où l’on continue à élever les filles et les garçons différemment, à réserver le care aux unes et la guerre aux autres, ne pas sourire, ne pas baisser les yeux, s’affiche comme une façon de résister aux normes, auxquelles nous sommes perpétuellement rappelé.es à l’ordre. Il y aurait même parait-il des opérations de chirurgie esthétique destinées à corriger l’expression du visage au repos, quand celle-ci est trop « triste »… Rappel à l’ordre, pour rentrer dans le rang.

Tout cela a des effets très concrets sur les filles ET sur les garçons : un monde où les héroïnes ne sont pas représentées, c’est un monde où les filles ne peuvent pas se projeter, ne peuvent pas s’identifier. C’est un monde où l’on se prive du regard des femmes, ce fameux Female Gaze dont on commence enfin à parler au cinéma, notamment grâce aux films de Céline Sciamma. Nul essentialisme dans cette idée de regard féminin, juste la conscience d’un art et d’une parole toujours situées et contextualisées. C’est un monde où les garçons n’ont accès qu’à une partie des émotions, où l’on est sommé de bien rester à sa place : la colère versus la sensibilité, l’ambition versus la discrétion, et on pourrait ainsi multiplier les séries dichotomiques de notre vision binaire.

Je conclurai en revenant sur la question de la cécité. Une métaphore souvent employée pour désigner les études de genre est celle des lunettes : on chausserait enfin les lunettes du genre pour voir autrement cette réalité biaisée. Il me semble qu’il serait plus approprié de parler d’opération de la cornée : tant, dès que l’on en a pris conscience, on ne peut plus s’en défaire, on ne peut plus revenir au flou… Garder ces regards fichés en nous, c’est de cela qu’on peut remercier aussi FanXoa.

Je finirai –forcément- par un “Salut à toutes”, réinterprété au féminin récemment avec le groupe Bagarre [2], mais également par un titre de sociologie encore d’actualité : Allez les filles[3] !!!

Christine Détrez, jeudi 12 décembre 2019.

Quelques ouvrages clés :

  • Christine Detrez, Olivier Vanhée, Mangaddicts, Brill, 2019.
  • Christine Détrez, Les femmes peuvent-elles être de grands hommes ? : sur l’effacement des femmes de l’histoire, des arts et des sciences, Paris, Belin, 2016.
  • Christine Détrez, Quel genre ?, Éditions Thierry Magnier, 2015.
  • Christine Détrez, Femmes du Maghreb, une écriture à soi, Paris, La Dispute, 2012.
  • Christine Détrez, Anne Simon, A leur corps défendant : les femmes à l’épreuve du nouvel ordre moral, Paris, Seuil, 2006.
  • Christine Détrez, La construction sociale du corps, Paris, Éditions du Seuil, 2002.

Photographie de David Gauthier (ENS Culture).

Notes

[1] Le Doeuff Michèle, Le sexe du savoir, Paris, Alto Aubier, 1998, p. 10.

[2] NDLR. Comme signalé sur ce blog, le titre “Salut à toi” (devenu “Salut à toutes“) a été féminisé sur une idée de Pauline Monin de la Compagnie Inanna dont la pièce “La Rivière sous la rivière” sera jouée le 10 mars 2020 au Théâtre Kantor à l’ENS de Lyon à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes.

[3] Baudelot Christian, Establet Roger, Allez les filles !, Paris, Éditions du Seuil, 1992.

MàJ 03/01/2020.

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