Riot Grrrls : En avant les émeutières !

“Il y a quinze ans [donc circa 2000] X Ray Spex était quasi inconnu au bataillon” (p. 13) nous dit Manon Labry dès les premières pages de son ouvrage. Je dirais : pas pour tout le monde. La génération punk 1976-1979 a été forcément impactée par le charisme, le propos, l’attitude de Poly Styrene, de Siouxsie Sioux, de Gaye Advert, des Slits, d’Eve Libertine (Crass), de Vi Subversa (Poison Girls), de Pauline Black de The Selecter (ska) côté Grande-Bretagne et de Patti Smith, de Lydia Lunch (Teenage Jesus and the Jerks), de Debbie Harry (Blondie), de Penelope Houston (Avengers) voire par les débuts du queercore avec Wayne County sur la trace des New York Dolls, côté Etats-Unis. Sans oublier en Allemagne de l’Ouest, Nina Hagen… Ces artistes se sont imposées pourfendant le machisme ambiant.

“Ladies Tea Party” – En haut de gauche à droite : Chrissie Hynde (The Pretenders), Debbie Harry (Blondie), Viv Albertine (The Slits), Siouxsie Sioux (Siouxsie and the Banshees), en bas : Poly Styrene (X-Ray Spex) et Pauline Black (The Selecter), à Londres au mois d’août 1980 © DR

Conçu comme une “chronique” de la révolution punk féministe qui se joue à Olympia sur la côte Ouest puis Washington DC sur la côte Est et dans le reste des États-Unis, jusqu’en Grande Bretagne, l’ouvrage non chapitré s’avère être un road-movie captivant et décapant, non dénié d’humour, retraçant pas à pas l’aventure Riot. Une aventure trépidante, inédite dans son propos (levez-vous les filles !), avant-gardiste musicalement et dangereuse socialement (car en opposition frontale à la domination masculine rock). A l’initiative de la “Revolution Girl Style Now” (1991) sur le mot d’ordre de la première K7 de Bikini Kill, pendant une décennie, globalement de 1986 à 1996, un nouveau mouvement musical concomitant au grunge de Nirvana va percuter la scène états-unienne avec une bravoure peu commune.

En 138 pages, c’est l’histoire de ce télescopage culturel promue par une poignée de filles déterminées que nous raconte Manon Labry et ceci bien avant l’avènement d’internet et des réseaux sociaux. Sur la base d’archives textuelles, visuelles et musicales aussi inédites que précieuses, l’autrice nous plonge dans l’univers mental des Riot Grrrls, dans la fabrique du mouvement en mode DIY (qui rappelle le modus operandi de la scène alternative française de la décennie précédente), sa correspondance postale en toile d’araignée, sa trajectoire sous tension, sa mise en réseau, ses cellules non mixtes et sa guérilla musicale (qui reste globalement à redécouvrir). Le propos de Manon remonte à la source locale, aux premières rencontres olympiennes, jusqu’au rude combat scénique pour mettre “les filles devant”, à l’assaut du système “hétéropatriarcapitaliste”.

“Jigsaw n’est pas un produit de consommation. Ce n’est pas un produit du tout. C’est plus un processus. Une méthode. Je suis en train de réaliser que la clé, c’est le processus” (cité par Manon Labry, p. 19).

Sous la plume acérée, enthousiasmée, réflexive à voix haute et haletante comme une percussion rythmique de Bikini Kill ou une lecture performée de Bratmobile, Manon Labry nous expose le projet révolutionnaire de ces filles, blanches, classe moyenne, mais pas que (asiatiques et blacks, même si peu nombreuses au départ et plutôt prolétaires), ouvrières volontaires de la cause, heureuses de construire ensemble, fières de leur combat social, de leurs groupes de discussions féministes [1]. Soucieuses d’un discours de sororité et de sa portée, elles produisent des centaines de girlzines comme autant de manifestes, d’interactions réelles ou idéelles et promoteurs du nouveau savoir vivre Riot Grrrl (avec ses trois “r”) dans la vie de tous les jours ou sur la scène. Agrémentée de réflexions auditives personnelles sur les productions musicales du mouvement, la chronique de Manon donne envie de tout écouter (et de lire).

Et la France dans tout ça ? L’histoire est sûrement à compléter. D’où cette question à moi-même pendant cette décennie. Que faisais-je à cette époque dans un Hexagone apparemment si peu affecté par les Riot Grrrls d’outre-Manche ou d’outre-Atlantique ? Après l’aventure bérurière, marquée aussi par la présence énergique et charismatique des deux Titis, j’officie dans Molodoï, que l’on qualifierait aujourd’hui de street punk, inspiré par Cock Sparrer et d’autres combos rock’n”oïesque bien mecs. Mais si nous étions cinq mecs à la barre, en frontline se trouvait souvent Lola, cracheuse de feu, une Riot Grrrl timide qui communiquait au public, par ses flammes spectaculaires, de la joie et de la solidarité. Grâce à Lola, Molodoï était plus qu’un simple groupe de mecs, comme grâce aux Titis, le duo de base devenu trio avec Masto au fil du temps, Bérurier Noir était plus qu’une unité musicale à la Suicide. Ces artistes danseuses, performeuses, cracheuses de feu ont dû impressionner une génération de teenagers/euses tout comme elles nous ont impressionnés [2].

Image furtive de Lola dans “La Boxe de l’ombre” (Molodoï, 1992)

Autour de Molodoï, de premier abord peu de Riot Grrrls, on reste dans un entre-soi de mecs avec ses lourdeurs. Quelques années plus tard, avec les Anges Déchus québecois, je découvrais un groupe clé, dont j’appréciais l’offensive musicale et l’attitude et nous avons eu la chance de jouer avec elleux : X Syndicate fondé en 1994 (première version) comprenant trois filles sur le devant et un batteur. Un énergie dévastatrice. Etait-ce le début d’une Révolution Grrrl Style Now à la française ? Il faudrait leur demander [3]. A moins qu’il ne faille se reporter au groupe devenu mythique de Virginie Despentes, Straight Royeur (avec triple chanteuse : Virginie, Cara Zina et Laurence) qui, en 1992, déclame sa radicalité féministe dans un style rap core – hip pop punk sous le mot d’ordre : “Fear Of A Female Planet”, du king-kong théorie en musique ! [4]. Et aujourd’hui ? Place à l’excellent MonDragon dont les textes de Fleur sonnent comme les fruits de cette révolte Riot en continu. Bon, comme Manon, j’en profite pour faire diversion, l’essentiel n’est pas là.

Il faut lire l’ouvrage de Manon Labry, son texte scandé par une novlangue radicale pour comprendre l’esprit Riot, pour s’informer sur un mouvement culturel, politique et social promue par de jeunes femmes qui s’est inscrit dans l’histoire des années 1990 et dans l’histoire présente. Les Riot Grrrls ont montré un chemin révolutionnaire. “En avant les émeutières”, si un chapitre s’est ouvert en 1990, d’autres sont à venir, telle est la lecture que je fais de cette chronique joyeuse et engagée.

FX, 31/12/2019.

Référence : Riot Grrrls, Chronique d’une révolution punk féministe, Paris, La Découverte / Zones, 2016.

Manon Labry est docteure en civilisation nord-américaine. Sa thèse de doctorat portait sur les relations entre culture mainstream et sous-cultures underground, à travers l’étude du cas de la sous-culture punk féministe nord-américaine. Sous l’angle des cultural studies, elle a également publié un essai intitulé Pussy Riot Grrrls, émeutières, Éditions iXe, 2017 (préface d’Elsa Dorlin).

Notes

[1] Voir sur ce sujet l’article de Gabby Bess, “Comment l’Histoire a oublié les Riot Grrrl noires”, Vice, 05 août 2015.

[2] On peut voir Lola au milieu et en final de feu du clip “La Boxe de l’ombre” réalisé par Pierre Lebeuf, voir sur YouTube. Adeline, la chanteuse qui m’accompagne sur ce titre officiait à l’époque dans Heyoka.

[3] Le titre “Fight” de X-Syndicate apparaît sur la bande son du film Baise Moi de Virginie Despentes (Baise-Moi Le Son !, 2000).

[4] Une cassette audio autoproduite rééditée en vinyle par Dangerhouse Skylab en 2018 à Lyon.

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